← LE 84500
À Bollène, le bien-être est devenu une saison. La fatigue, elle, ne prend jamais de vacances.
VU SUR LES RéSEAUX

À Bollène, le bien-être est devenu une saison. La fatigue, elle, ne prend jamais de vacances.

Drainage lymphatique à l’automne, remise en forme au printemps, détox après les fêtes : notre corps semble désormais devoir suivre un calendrier d’entretien. Mais depuis quand avons-nous commencé à nous considérer comme des machines qu’il faudrait régulièrement réviser ?

Il y avait autrefois la saison des vendanges, celle des champignons, celle des cerises et celle des olives. Dans nos campagnes provençales, le calendrier était rythmé par ce que la terre produisait.

Aujourd’hui, une autre saison s’annonce sur les réseaux sociaux : celle du drainage lymphatique.

Une publication d’un établissement de bien-être de La Bégude-de-Mazenc invite justement à profiter de cette période pour relancer sa circulation et éliminer ce dont le corps n’aurait plus besoin.

Rien d’extraordinaire dans cette proposition commerciale. Mais elle révèle une transformation passionnante : nous avons progressivement transformé notre corps en chantier permanent.

Avant, on attendait que le corps réclame quelque chose

Nos grands-parents connaissaient la fatigue, les jambes lourdes et les douleurs du quotidien. Ils n’étaient ni plus résistants par nature, ni miraculeusement protégés contre les maladies.

Mais leur rapport au corps était souvent différent. On pouvait être fatigué sans immédiatement chercher une méthode pour optimiser sa récupération. On pouvait vieillir sans considérer chaque changement physique comme un problème à corriger.

Il ne faudrait évidemment pas idéaliser cette époque. Beaucoup souffraient en silence, faute de soins, de moyens ou simplement de reconnaissance.

Pourtant, une chose a changé : le vocabulaire.

Nous ne sommes plus seulement fatigués. Nous sommes « déséquilibrés ». Nous ne nous reposons plus : nous « récupérons ». Nous ne prenons plus soin de nous : nous « optimisons notre organisme ».

Le langage de la performance a discrètement colonisé celui de la santé.

Le corps humain, cette petite entreprise à redresser

Regardons les promesses qui circulent au fil de l’année.

En janvier, il faudrait repartir sur de bonnes bases. Au printemps, préparer son corps pour l’été. Après les vacances, retrouver son équilibre. À l’automne, stimuler ses défenses et relancer sa circulation.

Chaque saison devient une nouvelle occasion de nous rappeler que quelque chose pourrait mieux fonctionner.

Ce mécanisme ne repose pas nécessairement sur une tromperie. Certaines pratiques procurent une réelle sensation de détente, et des techniques de drainage lymphatique ont des indications médicales précises, notamment dans la prise en charge de certains œdèmes.

Mais les promesses générales de « détoxification » méritent davantage de prudence : notre organisme dispose déjà, notamment grâce au foie et aux reins, de mécanismes d'élimination des déchets.

La question sociologique est ailleurs : comment avons-nous appris à regarder un corps qui fonctionne comme un corps qui pourrait toujours fonctionner mieux ?

Cette idée est particulièrement rentable. Car une machine parfaitement entretenue ne l'est jamais définitivement.

Prendre soin de soi devient aussi une question de moyens

Dans le secteur de Bollène, comme ailleurs, les propositions de massages, de relaxation, de soins esthétiques et de pratiques de bien-être témoignent d'une demande pour des moments consacrés à soi.

Et tant mieux si ces moments apportent du plaisir ou du réconfort.

Mais derrière cette aspiration légitime se cache une contradiction sociale.

Tout le monde peut ressentir de la fatigue. Tout le monde ne peut pas payer pour la soulager.

Entre une personne qui dispose d'une après-midi libre pour s'offrir un soin et une autre qui enchaîne travail, enfants, déplacements et tâches domestiques, le droit théorique de « prendre soin de soi » ne produit pas les mêmes possibilités.

Le bien-être risque alors de devenir un marqueur social supplémentaire : ceux qui ont les moyens d'entretenir leur équilibre et ceux à qui l'on recommande simplement de mieux gérer leur stress.

Et si le véritable luxe était de ne rien avoir à améliorer ?

Il serait absurde de reprocher aux professionnels du bien-être de répondre à une demande. Ils proposent des services que leurs clients choisissent librement.

Le paradoxe vient plutôt de notre société : elle nous impose toujours davantage de sollicitations, puis nous vend des parenthèses pour nous en remettre.

Nous avons inventé des applications pour mieux dormir, des séances pour apprendre à respirer, des programmes pour retrouver notre énergie. Même le repos finit par ressembler à une tâche supplémentaire sur notre agenda.

Alors posons une question presque inconvenante : et si notre corps n'avait pas besoin d'une nouvelle saison d'entretien, mais simplement de davantage de temps, de repos et de tranquillité ?

À force de vouloir être toujours en meilleure forme, nous risquons d'oublier une liberté élémentaire : celle d'être parfois fatigué, imparfait, et de n'avoir absolument rien à réparer.

PARTAGER CET ARTICLE