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À Bollène, on ne sort plus seulement pour s’amuser. On sort pour retrouver une époque qui n’a peut-être jamais existé.
VU SUR LES RéSEAUX

À Bollène, on ne sort plus seulement pour s’amuser. On sort pour retrouver une époque qui n’a peut-être jamais existé.

Un simple « ça a guinché à la guinguette » raconte plus qu’une soirée réussie. Derrière le retour de ces lieux de danse, de musique et de convivialité se cache une envie très contemporaine : fabriquer artificiellement ce que la vie quotidienne produit de moins en moins spontanément — des rencontres, du mélange et l’impression d’appartenir quelque part.

Il suffit parfois d’un verbe un peu démodé pour comprendre une époque. Guincher.

Le mot sent les lampions, les tables serrées, les chansons que tout le monde connaît plus ou moins et cette étrange permission collective de ne pas avoir l’air trop sérieux. Quand quelqu’un écrit qu’« à la guinguette, ça a guinché », on pourrait n’y voir qu’un joli souvenir de soirée.

Mais pourquoi sommes-nous tellement attirés aujourd’hui par ces décors de convivialité ancienne ?

Nous avons modernisé la ville. Puis nous avons essayé de reconstruire la place du village

Pendant des décennies, tout nous a poussés vers davantage d’intimité et d’autonomie : maison individuelle, voiture personnelle, télévision, livraison, plateformes numériques, téléphone dans la poche.

Formidable progrès, évidemment.

Avec un petit effet secondaire : nous pouvons désormais passer une journée entière sans avoir réellement besoin de parler à quelqu’un que nous n’avons pas choisi.

Alors nous recréons volontairement des situations qui autrefois arrivaient presque toutes seules.

Marchés nocturnes, fêtes de quartier, guinguettes, apéritifs collectifs, repas partagés, bals : il faut désormais organiser la rencontre.

On installe des tables, une scène, quelques lumières et soudain des gens qui auraient pu vivre toute l’année à quelques rues les uns des autres se retrouvent au même endroit.

La convivialité est devenue un événement.

Le paradoxe : pour rencontrer des inconnus, il faut maintenant prendre rendez-vous

C’est peut-être cela qui rend ces moments intéressants sociologiquement.

Nous disposons de moyens de communication inimaginables il y a trente ans, mais nous recherchons avec enthousiasme des endroits où nous pouvons simplement être ensemble physiquement.

Dans une petite ville comme Bollène, le phénomène est encore plus visible.

On pourrait imaginer qu’une ville de cette taille produise naturellement de la proximité. Pourtant, proximité géographique ne signifie pas forcément proximité sociale.

On peut habiter à cinq cents mètres les uns des autres et appartenir à des univers qui ne se croisent presque jamais.

La guinguette fait exactement l’inverse : pendant quelques heures, elle supprime une partie des frontières habituelles. Les âges se mélangent davantage. Les groupes deviennent visibles. On regarde les autres danser. On reconnaît quelqu’un. On s’arrête discuter.

Rien de révolutionnaire.

Et justement : ce qui était banal devient précieux dès qu’il devient rare.

Nous sommes nostalgiques d’une sociabilité plus que d’une époque

On parle souvent de nostalgie lorsqu’on voit revenir les guinguettes, les bals ou les grandes tablées populaires.

Mais sommes-nous vraiment nostalgiques du passé ?

Probablement beaucoup moins que nous le prétendons.

Peu de gens souhaitent réellement retrouver les conditions de vie de leurs grands-parents.

Ce que nous voulons récupérer, c’est plutôt une image du passé : celle d’une société où il semblait plus facile de pousser une porte, de s’asseoir quelque part et de finir par parler avec quelqu’un.

Nous gardons le smartphone, la voiture et Netflix.

Nous voulons simplement récupérer le bal du samedi soir avec.

Peut-être que la vraie modernité consiste maintenant à fabriquer du hasard

Voilà pourquoi une petite soirée où « ça a guinché » mérite finalement qu’on s’y attarde.

Elle révèle une contradiction assez savoureuse de notre époque : plus nous pouvons choisir précisément avec qui nous échangeons, plus nous cherchons des endroits où nous pouvons encore tomber sur quelqu’un par hasard.

Une ville vivante n’est peut-être pas seulement une ville qui propose beaucoup d’activités.

C’est une ville qui produit encore des collisions humaines imprévues.

Et si nous devons désormais installer une guinguette pour que cela arrive, ce n’est peut-être pas la guinguette qui est démodée.

C’est peut-être notre manière moderne de vivre chacun dans notre coin qui commence doucement à l’être.

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