Il fut un temps où recevoir quelqu’un signifiait sortir les assiettes, pousser les meubles, courir acheter ce qui manque, préparer trop à manger, oublier les glaçons et terminer la soirée devant un évier qui ressemblait à une scène de catastrophe.
Aujourd’hui, une autre possibilité s’installe tranquillement dans nos habitudes : recevoir sans tout faire soi-même.
Le phénomène paraît banal. Il ne l’est pas tellement.
Nous aimons recevoir. Nous aimons moins préparer
Le brunch est probablement l’un des meilleurs symboles de cette contradiction contemporaine.
Nous voulons la table généreuse, les proches autour, les viennoiseries, les petites choses joliment disposées, le moment qui semble simple et spontané. Mais cette simplicité demande énormément de préparation.
Alors apparaît un marché très intéressant : celui des professionnels qui prennent en charge une partie de l’hospitalité domestique.
Ce que l’on achète n’est plus seulement de la nourriture. On achète du temps, de la tranquillité et une certaine idée de la fête réussie.
Et probablement aussi le droit d’être enfin assis avec ses invités au lieu de passer la moitié du repas dans la cuisine.
Le travail invisible entre dans le prix
Pendant longtemps, une quantité considérable de travail domestique n’a tout simplement pas été considérée comme du travail.
Faire les courses. Imaginer le menu. Préparer. Décorer. Ranger. Nettoyer. Penser aux goûts des uns et des autres. Anticiper ce qui va manquer.
Tout cela disparaît derrière une phrase apparemment innocente : « On reçoit dimanche. »
Comme si le repas apparaissait mystérieusement sur la table.
Dès qu’une entreprise propose de prendre en charge cette organisation, quelque chose devient soudain visible : ce temps avait une valeur.
Ce n’est donc pas nécessairement le signe que nous devenons paresseux. C’est peut-être, au contraire, le moment où nous commençons à comprendre que fabriquer de la convivialité demande du travail.
Mais il faut désormais réussir son moment
Il existe néanmoins une autre évolution, plus troublante.
Nous ne voulons plus seulement passer un bon moment. Nous voulons souvent que le moment ait l’air réussi.
Une table doit être belle. Un anniversaire doit avoir son décor. Un brunch doit ressembler à un brunch. Les plats deviennent aussi une composition visuelle.
Les réseaux sociaux n’ont évidemment pas inventé ce besoin de montrer que l’on reçoit bien. Les nappes du dimanche et les services réservés aux invités existaient bien avant Instagram.
Mais le numérique a démultiplié les modèles auxquels nous pouvons comparer notre propre quotidien.
Autrefois, votre référence était peut-être la table de votre tante. Aujourd’hui, ce sont potentiellement des centaines d’images parfaitement éclairées.
La convivialité elle-même peut alors devenir une petite performance.
Une drôle de modernité locale
C’est ce que j’aime observer dans ces publications apparemment anodines autour de Bollène.
Les grandes transformations sociales n’arrivent pas toujours avec une usine qui ferme, une nouvelle autoroute ou une révolution technologique spectaculaire.
Elles apparaissent parfois dans une simple proposition commerciale : « On s’occupe du reste. »
Cette phrase raconte une société dans laquelle le temps disponible devient précieux, où des tâches autrefois réalisées dans la sphère familiale deviennent des services, et où l’on cherche simultanément davantage de convivialité et davantage de simplicité.
Nous n’avons donc pas cessé de vouloir recevoir.
Au contraire.
Nous voulons toujours la grande tablée, les discussions qui durent et les gens que l’on aime autour de nous.
Simplement, nous commençons peut-être à négocier sérieusement une vieille question que nos familles réglaient autrefois sans même la formuler :
qui va faire tout le boulot pour que tout le monde puisse passer un bon moment ?
