Il suffit de regarder le mois de septembre à Bollène. Une guinguette des commerçants, une journée des associations, des rendez-vous culturels, des rencontres professionnelles, des publications dans les groupes locaux. La ville se voit, se parle, se croise.
C’est chaleureux. C’est même l’un des grands avantages d’une petite ville : ici, les relations ont encore un visage.
Mais elles ont aussi un poids.
Car à Bollène comme dans beaucoup de villes de cette taille, la visibilité ne dépend pas seulement de ce que l’on fait. Elle dépend aussi de qui nous connaît, de qui nous reconnaît et de qui pense à nous au bon moment.
La vraie monnaie locale, c’est parfois le capital social
Les sociologues appellent cela le capital social : l’ensemble des relations qui permettent d’obtenir plus facilement une information, un contact, une recommandation, une invitation ou simplement un peu de confiance.
Dans une grande ville, l’anonymat domine. Dans une petite ville, la réputation circule vite.
Cela peut être formidable.
Un commerçant connaît un artisan. Un responsable associatif connaît un autre bénévole. Quelqu’un recommande quelqu’un. Une information passe en quelques minutes. Un projet trouve plus facilement une porte d’entrée parce qu’un visage est déjà connu.
Le problème commence lorsque ce mécanisme devient si naturel qu’on ne le voit plus.
On est visible parce qu’on est invité, et invité parce qu’on est visible
La mécanique est presque parfaite.
Les personnes déjà présentes dans les associations, les événements, les groupes Facebook ou les réseaux professionnels sont naturellement celles que l’on revoit. Comme on les revoit, on pense à elles. Comme on pense à elles, on les invite. Et comme on les invite, elles deviennent encore plus visibles.
Ce n’est pas forcément un complot.
C’est souvent beaucoup plus banal que cela : une inertie sociale.
On appelle d’abord les gens que l’on connaît. On partage les publications des visages familiers. On fait confiance à ceux dont le nom nous dit quelque chose.
Petit à petit, la notoriété locale peut se reproduire toute seule.
Et ceux qui restent en dehors de cette boucle peuvent avoir l’impression étrange d’habiter la même ville sans vraiment appartenir au même réseau.
Facebook a remplacé une partie du café du commerce
Les groupes locaux ont encore renforcé ce phénomène.
Autrefois, la réputation se construisait au marché, au comptoir, dans les clubs, dans les familles ou au travail. Aujourd’hui, elle se fabrique aussi avec des commentaires, des partages, des photos et des publications répétées.
Le smartphone est devenu une nouvelle place du village.
Cela donne une voix à beaucoup de monde, mais cela crée également une économie de l’attention.
Celui qu’on voit souvent paraît important. Celui qu’on ne voit jamais peut finir par sembler inexistant.
Or être discret ne signifie pas être inutile. Être nouveau ne signifie pas être illégitime. Et avoir peu de relations ne signifie évidemment pas avoir peu de compétences.
Le danger : confondre le familier avec le meilleur
C’est probablement le piège le plus intéressant.
Dans une petite ville, nous avons naturellement tendance à faire confiance à ce qui nous est familier.
Le visage connu rassure. Le nom déjà entendu rassure. L’association que tout le monde connaît rassure.
Mais le familier n’est pas toujours le meilleur.
Une ville qui fonctionne uniquement par reconnaissance risque de passer à côté de ceux qui arrivent, de ceux qui travaillent dans leur coin, de ceux qui ne maîtrisent pas les codes locaux ou de ceux qui n’ont simplement pas envie de passer leur vie à se montrer.
Les talents les plus intéressants ne sont pas toujours ceux qui parlent le plus fort dans la pièce.
Une petite ville doit savoir fabriquer des portes
Il ne s’agit pas de casser les réseaux locaux. Ils sont précieux.
Il s’agit de laisser des portes ouvertes.
Une ville vivante n’est pas seulement une ville où tout le monde se connaît.
C’est une ville où quelqu’un que personne ne connaît encore peut tout de même proposer une idée, lancer un projet, ouvrir un commerce, rejoindre une association ou simplement prendre sa place sans devoir d’abord obtenir un passeport social invisible.
Parce qu’au fond, le véritable test d’une petite ville n’est peut-être pas la force de ses réseaux.
C’est sa capacité à accueillir ceux qui n’en ont pas encore.
