Il fut un temps où la photo de Noël était ratée par hasard. Un enfant regardait ailleurs, l’oncle coupait la tête de quelqu’un, le flash transformait tout le monde en fantômes et le sapin penchait légèrement sur la droite. Vingt ans plus tard, c’était précisément cette imperfection qui rendait l’image précieuse.
Aujourd’hui, Noël peut commencer bien avant Noël. On réserve une mini-séance, on entre dans un décor pensé pour être chaleureux, féerique et photogénique, puis on fabrique en quelques dizaines de minutes ce qui autrefois dépendait beaucoup plus du hasard familial.
Ce phénomène paraît anodin. Il raconte pourtant quelque chose de notre manière de vivre.
Nous ne photographions plus seulement nos souvenirs
Pendant longtemps, une photographie servait surtout à conserver la trace d’un moment qui avait eu lieu. Désormais, nous organisons aussi certains moments pour qu’ils deviennent de belles photographies.
La nuance est importante.
Le souvenir n’est plus seulement capturé après coup : il peut être anticipé, scénographié, éclairé, assorti et réservé sur agenda.
Cela ne signifie évidemment pas que les familles seraient devenues superficielles. Une belle photographie avec ses enfants peut être un vrai plaisir et devenir un souvenir profondément affectif. Mais notre époque ajoute une nouvelle exigence : il ne suffit plus toujours d’avoir vécu quelque chose. Nous aimons aussi pouvoir en produire une image réussie.
Nous sommes devenus les archivistes de notre propre existence.
Même la spontanéité demande de l’organisation
Ce qui frappe, c’est la quantité d’organisation désormais nécessaire pour fabriquer des moments censés évoquer la simplicité.
Noël reste associé dans notre imaginaire au foyer, aux enfants, aux lumières chaudes, à la famille réunie. Mais derrière cette apparente spontanéité se cachent de plus en plus souvent des réservations, des commandes, des calendriers, des décorations pensées longtemps en avance.
Notre société adore la spontanéité, à condition qu’elle soit disponible sur rendez-vous.
On réserve le restaurant pour être tranquille. On programme une activité pour passer du temps ensemble. On organise une séance photo pour conserver un souvenir naturel. On bloque parfois plusieurs semaines à l’avance le moment où l’on va enfin « profiter ».
Ce paradoxe dépasse largement Noël.
Nos vies sont tellement fragmentées par le travail, les écrans, les déplacements et les agendas que la convivialité elle-même devient une activité à coordonner.
La famille devient aussi une image de la famille
Il existe enfin une évolution plus discrète.
Les générations précédentes possédaient quelques photographies importantes. Nous produisons aujourd’hui des milliers d’images. Pourtant, cette abondance n’a pas supprimé le désir d’obtenir LA bonne photo.
Au contraire.
Plus nous photographions, plus certaines images semblent devoir être parfaites.
Une famille possède ainsi deux histoires parallèles : celle qu’elle vit réellement, pleine de fatigue, de disputes, de retard et de chaussettes dépareillées ; et celle qu’elle choisit de conserver dans ses albums, ses téléphones, ses cadres ou parfois ses publications.
Les deux sont vraies. Mais elles ne racontent pas exactement la même chose.
La photographie de Noël devient alors presque un petit rite contemporain : pendant quelques minutes, tout le monde regarde dans la même direction.
Dans des existences où chacun possède son écran, son emploi du temps et ses préoccupations, ce simple fait est peut-être moins banal qu’il n’y paraît.
Finalement, le plus intéressant dans ces séances n’est peut-être pas le décor de Noël.
C’est notre besoin grandissant de fabriquer une preuve visible que, pendant un instant au moins, nous étions bien ensemble.
